Si tu pratiques la gymnastique rythmique depuis quelques années, tu t’en souviens peut-être. Ou si tu es plus jeune, tu n’as peut-être jamais vu un.e gymnaste senior évoluer avec une corde en compétition internationale. Et c’est exactement le problème.
La corde — l’un des cinq engins historiques de la GRS — a progressivement disparu des compétitions seniors depuis 2011. Une décision prise par la FIG (Fédération Internationale de Gymnastique) qui n’a jamais vraiment été expliquée de façon transparente, et qui continue aujourd’hui de faire débat dans la communauté.
Voici ce qu’il s’est passé, les raisons officielles invoquées, et pourquoi — selon moi — aucune d’elles ne tient vraiment la route.
Ce qu'il s'est passé : une décision historique
La corde est l’un des engins fondateurs de la GRS. Avec le ballon et le cerceau, elle faisait partie des premiers engins officiels lors des premiers Championnats du monde à Budapest en 1963. Le ruban n’est arrivé qu’en 1971, les massues en 1973.
En 2011, la FIG a décidé de retirer la corde du programme individuel senior, réintroduisant au passage les massues qui étaient absentes du programme senior depuis 2010. Ce n’est pas une coïncidence — c’est un échange délibéré d’engin.
La corde n’a plus été utilisée aux Jeux Olympiques depuis Pékin 2008, et la dernière utilisation en compétition internationale remonte à 2017-2018, uniquement en groupes.
Depuis, les seniors évoluent uniquement avec le cerceau, le ballon, les massues et le ruban.
La FIG a publié le programme des engins jusqu’en 2028, qui reste cerceau, ballon, massues et ruban pour les seniors et les juniors.
Les raisons officielles — et ce qu'on peut leur répondre
La FIG a invoqué plusieurs arguments pour justifier cette décision. Je vais les examiner un par un. Spoiler : aucun ne me convainc vraiment.
1. La sécurité
L’argument : la corde produirait des risques d’enchevêtrement, de trébuchement, voire de strangulation lors des échanges à grande vitesse. Ces risques augmenteraient avec les valeurs de difficulté croissantes.
Ma réponse : Aucun engin n’est sans risque. Les massues peuvent frapper une gymnaste ou une partenaire. Une gymnaste s’est blessée en se prenant le bâton de son ruban dans l’œil. Le cerceau peut glisser et heurter. La sécurité dans les sports artistiques est une question de formation, d’encadrement et de progression pédagogique — pas d’élimination d’un engin. Retirer la corde au nom de la sécurité, c’est accepter une logique qui pourrait justifier de retirer n’importe quel engin.
2. La variabilité de l'équipement
L’argument : la corde serait sensible aux différences de matière, longueur, élasticité, ce qui créerait des inégalités entre athlètes et rendrait la standardisation difficile.
Ma réponse : C’est un argument qui aurait pu être résolu par une meilleure réglementation de l’équipement, pas par la suppression de l’engin. Le code de pointage GRS définit déjà précisément les caractéristiques autorisées pour chaque engin. Renforcer ces règles pour la corde était tout à fait envisageable.
3. La complexité du jugement
L’argument : les éléments de corde produiraient trop de pénalités borderline et de déductions subjectives, rendant un jugement cohérent difficile à obtenir.
Ma réponse : C’est l’argument qui m’amuse le plus. La GR est un sport artistique — par définition, une part de subjectivité est inhérente au jugement. Mais surtout : la solution existe déjà. L’IJRU, la fédération internationale de corde à sauter freestyle, a développé un système de points précis pour coter les figures de corde, les releases, les maniements. Rien n’empêchait la FIG de s’en inspirer pour clarifier et objectiver le jugement de la corde en GRS. Le problème était soluble — il n’a pas été résolu, il a été esquivé.
4. L'esthétique et la télévision
L’une des raisons invoquées est le fait que la corde n’est pas visible à la TV. Les caméramans et les cadreurs auraient énormément de mal à réussir à filmer un engin quasiment « invisible » pour eux.
Ma réponse : Est-ce vraiment à l’engin de s’adapter à la caméra, ou à la production télévisée de s’adapter à l’engin ? À l’ère du streaming et des réseaux sociaux, une gymnaste qui évolue avec une corde fait des millions de vues. La corde n’est pas un engin invisible — elle est fascinante. Et les technologies de captation ont considérablement évolué depuis 2011.
5. La progression junior/senior
L’argument : garder la corde chez les juniors et la supprimer chez les seniors permettrait une progression logique, en réduisant les charges d’entraînement et les blessures de surmenage.
Ma réponse : Cette logique est inversée. Si la corde est suffisamment complexe et exigeante pour constituer un engin à part entière chez les juniors, c’est précisément pour cette raison qu’elle devrait avoir sa place chez les seniors — où le niveau technique et la maturité physique permettraient d’en explorer tout le potentiel artistique.
Ce qu'on a vraiment perdu : un casse-tête poétique
Au-delà des arguments, il y a quelque chose de plus fondamental qu’on a perdu avec la disparition de la corde en GRS senior.
La corde est un engin unique. Elle est malléable, imprévisible, vivante. Elle exige simultanément de la précision, de la force, de la coordination et de l’endurance cardio-vasculaire — une combinaison de qualités athlétiques que peu d’autres engins réunissent.
Mais ce qui me touche le plus, c’est sa dimension artistique et intellectuelle. La corde est ce que j’appelle un casse-tête poétique. Elle donne à voir comment l’être humain est capable de créer l’illusion en se servant de son cerveau et de sa force. Une gymnaste qui maîtrise la corde ne saute pas simplement — elle dessine dans l’espace, elle raconte quelque chose avec un objet qui semble avoir sa propre vie.
C’est cette intelligence du mouvement qu’on a retirée du programme senior. Et aucun des arguments de la FIG ne justifie vraiment cette perte.
La corde survit — ailleurs
Ce qui me réconforte, c’est que la corde n’a pas disparu. Elle survit dans plusieurs espaces.
En GR juniors, elle reste présente certaines années dans les exercices de groupes. La relève la connaît encore.
En compétitions locales, le code de pointage FIG permet toujours son utilisation. Beaucoup de clubs continuent de la travailler au niveau national et régional.
Et surtout en freestyle. C’est là que la corde vit le plus librement aujourd’hui. Sans les contraintes du code FIG senior, les freestylers ont développé un répertoire de maniements et de figures que la GR n’avait pas explorés. Le jump rope dance, les routines chorégraphiées, les performances scéniques — autant d’espaces où la corde peut exprimer tout son potentiel artistique.
En 2022, le tournoi Sky Grace a réintroduit la corde dans le programme adulte, permettant aux gymnastes d’utiliser tous les engins qu’elles souhaitaient. Un signal encourageant.
Et si la corde revenait ?
C’est ma conviction profonde : la corde devrait revenir en GR senior.
Tous les arguments avancés par la FIG avaient des solutions alternatives qui n’ont pas été explorées. La sécurité se gère par la formation. La standardisation se gère par la réglementation. La subjectivité du jugement se gère en s’inspirant des systèmes existants — comme celui de l’IJRU. Et l’argument télévisuel est aujourd’hui obsolète.
Et si la GR n’est pas encore prête à ce retour, il y a une autre voie. La corde freestyle — avec sa fédération internationale (IJRU), ses compétitions, son jump rope freestyle — pourrait être ce compromis. Un espace où la corde artistique trouve toute sa place, entre l’héritage de la GR et la liberté du freestyle.
La corde mérite mieux. Elle mérite la grande scène.
Ce que tu peux faire en tant qu'entraîneur·e ou gymnaste GR
Si tu travailles dans un club de GR et que tu lis cet article, voici ce que je te propose :
Intègre la corde à tes entraînements, même si elle n’est plus au programme de compétition. Les qualités qu’elle développe — coordination, vitesse de réaction, cardio, précision — sont directement transférables aux autres engins.
Explore le freestyle avec ta corde de GR. Les deux disciplines ont beaucoup à s’apporter. J’ai écrit un article sur ce sujet : Freestyle vs GR — ce que chaque discipline peut apprendre de l’autre.
Et si tu veux des idées de DA à la corde, reste connectée — j’ai prévu un contenu spécial sur ce sujet très prochainement.
FAQ
La FIG a retiré la corde du programme individuel senior en 2011. La dernière utilisation en compétition internationale remonte à 2017-2018, uniquement en groupes. Elle n’est pas au programme FIG senior jusqu’en 2028 au moins.
La FIG a invoqué plusieurs raisons : sécurité, variabilité de l’équipement, complexité du jugement, esthétique télévisuelle et progression junior/senior. Aucune de ces raisons n’est totalement convaincante — chacune avait des solutions alternatives qui n’ont pas été explorées.
Oui, en juniors groupes certaines années, et dans les compétitions locales où le code de pointage permet son utilisation.
La corde GR est en coton / polyestère (nylon) ou matière naturelle, sans poignées, proportionnelle à la taille de la gymnaste. La corde freestyle peut être en PVC, à perles ou en câble, avec des poignées rigides qui permettent des figures impossibles en GR.
Les deux disciplines se complètent — la vitesse et le flow du freestyle enrichissent le travail technique GR, tandis que la rigueur et la musicalité de la GR élèvent le niveau artistique du freestyle.
C’est difficile à prédire. Mais à l’ère des réseaux sociaux où les contenus visuellement originaux font des millions de vues, l’argument télévisuel qui a justifié sa suppression devient de moins en moins pertinent.
